kolmapäev, aprill 05, 2006

Zigeunerweisen

Suzuki, c'est le bonheur. Ses films ont beau finir presque toujours en catastrophe — suicide, assassinat, explosion, emprisonnement, émeutes fascistes, ils ont une façon d'imiter la vie — ou plutôt ce qui fait son charme — mille fois plus convaincante que toutes les daubes naturalistes dont le cinéma contemporain, sous influence télévisuelle (vous pouvez vous moquer : Apure, qui n'a rien rêvé cette nuit dont il se souvienne, a réfléchi au petit matin) semble s'être fait une spécialité. Zigeunerweisen fait partie, avec Yumeji et Kagero-za de la trilogie Taisho, réalisée entre 1980 et 1991. Un groupe amoureux (trio, quatuor ou quintette, selon les moments) se torture à petit feu dans un décor toujours humide. Ces malheureux s'égarent ; ils entendent des voix ; et trois aveugles bariolés (eux aussi triolistes) traversent de temps à autre le paysage en bramant d'absurdes chansons pornographiques. Les symboles ne vivent jamais très vieux chez Suzuki ; à peine repérés, ils meurent comiquement étouffés par la force primaire de l'image.

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esmaspäev, aprill 03, 2006

Double visite

Apure cette nuit est chez le médecin, une femme au regard soucieux. " Mais pourquoi voulaient-ils vous voir à l'hôpital Machin ?". Drôle de question, se dit Apure. Le médecin devrait savoir ce que j'ai. Entrent dans le cabinet de consultation des médecins en blouse, des infirmières, qui poussent un petit lit médical. Sur ce lit, qui ressemble à une grande couveuse, ils ont déposé un fourreau de plastique fin qui a la forme d'un corps de petite taille. " Que se passe-t-il ?" Apure est curieux, et sans doute aussi soulagé, puisqu'il s'agit d'un autre malade. Le malade en question est une petite fille brune que les médecins essayent de coucher dans le lit. Elle regarde Apure par la vitre. "Que va-t-on lui faire ?" "On vous expliquera plus tard", dit un des médecins d'un ton plutôt aimable. La petite fille ne tient pas en place, et finit par tomber du lit. Apure aide les médecins à la coucher. Le mot (sans doute inexact) d'hématophérèse lui vient à l'esprit. Un peu plus tard, l'enfant repart toute seule. Elle a les cheveux plus longs et plus abondants, et la peau plus sombre qu'à son arrivée dans le cabinet. Apure, fatigué sans doute, s'endort ; lorsqu'il se réveille, le premier médecin est encore là. "On va peut-être pouvoir parler, maintenant ?" Il fait nuit ; tout le cabinet est plongé dans une obscurité urbaine, mélancolique.

Yumeji finit sur une illustration. Apure croit comprendre que le film fonctionne comme une gravure sur bois ; les blocs de couleurs, les personnages, viennent s'appliquer mystérieusement sur l'image, les uns après les autres. Yumeji lui-même est à la fois l'organisateur du film, et son cœur vide. Assis, quelques minutes avant la fin, sur un tatami, Yumeji médite sur ce qui lui arrive. "Est-ce le deuxième rêve (Yume-ji) ou le troisième (Yume-zo) ?".

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laupäev, aprill 01, 2006

Choses sans nom

Apure n'est pas mécontent de ses efforts mentaux. Ce matin, rien ne revenait de la nuit. Après quelques exercices, il a remis la main sur les lambeaux suivants. Une réunion de famille dans le salon de la maison de ses grands-parents paternels : une foule de dames qu'il ne connaît pas, et qui serrent maladroitement les mains qui se tendent. Apure discute avec une petite fille qui tient à la main une petite poupée dont on peut changer le visage. Mais l'enfant est la poupée elle-même, et à la fin de la conversation, soulève une de ses peaux pour révéler un crâne minuscule, en plastique vert.
Un peu plus tard, Apure se rend au bureau, transformé pour l'occasion en centre de vacances. Il passe dans les couloirs une serviette à la main et l'un de ses collègues remarque sur un ton envieux : "Dis donc, ça sent vraiment l'impôt, ça !". Apure finit par comprendre que ce jaloux le trouve trop luxueusement vêtu. Dans le rêve, croit-il se souvenir, il porte un justaucorps de tricot de soie rouge et des collants gris. Les salles de bain du centre de vacances sont inondées.
Enfin, dans un autre rêve, Apure veut acheter une revue de cinéma à un kiosquier de l'Esplanade. Au lieu de lui donner le nom de la revue, c'est le titre du film (oublié, celui-là aussi) qui vient. Mais le kiosquier est compréhensif. Puis, pendant qu'un gamin tripote les vis qui tiennent en place l'étalage du kiosquier, Apure cherche autre chose à acheter. Mais pour un kiosquier, l'homme n'a pas grand choix. Le vent souffle sur l'Esplanade et soulève des nuages de poussière.
Nouvelles de Yumeji : le mari de la veuve n'est pas mort et continue de menacer Yumeji ; un autre homme, Gyoshi, s'intéresse à cette femme belle et malheureuse ; l'assassin des montagnes descend dans le village sur un cheval blanc, la faux à la main ; l'adolescente tuberculeuse s'évanouit dans une gare ; on la conduit chez le mari de la veuve, que celle-ci n'a pas voulu reconnaître, et qui n'a plus de nom.

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neljapäev, märts 30, 2006

Tout ce qui se mange

Apure, en visite chez des amis chinois, nourrit à la cuiller les deux enfants, faux jumeaux, du couple ; un petit garçon et une petite fille. C'est une crème au caramel qui fait des grumeaux épais, mais les enfants en redemandent et finissent par se retirer l'un l'autre la nourriture de la bouche, en silence et gravement. Au fond du pot, ce n'est plus du caramel mais du poisson fumé en gelée, dont les deux enfants se baffrent avec la même avidité.

Dans un autre rêve, Apure rentre du cinéma avec un ami. Ils marchent dans la nuit, rue de la deuxième République, puis se mettent à courir, par jeu. La station de métro est fermée, il est plus de minuit. D'autres promeneurs dépités se battent pour avoir un taxi.

Quant à Yumeji : trois femmes maintenant sont entrées dans la danse autour du peintre volage ; une putain au caractère plutôt enjouée, une adolescente tuberculeuse et une jeune veuve dont le mari, assassiné par un homme qu'il avait fait cocu, hante les rêves du peintre, tandis que l'assassin erre dans les montagnes, une faux à la main. Apure s'est encore endormi au bout d'un quart d'heure, mais le film est de plus en plus beau.

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kolmapäev, märts 29, 2006

Vitesse de sédimentation

Apure, hypocondriaque, a rêvé toute la nuit passé de la vitesse de sédimentation. Une seule partie du rêve était organisée : devant le médecin, qui demandait à voir ses analyses, Apure avouait qu'il avait oublié (à dessein sans doute) de faire mesurer 'la vitesse de sédimentation' ; puis cette expression, répétée à l'infini, faisait seule l'étoffe du rêve. Apure s'est réveillé dans une vague angoisse. Ceci venait après la vision d'un quart d'heure à peu près de Yumeji, beau film décousu de Seijun Suzuki, qu'Apure révère ; Yumeji, peintre d'une quarantaine d'année, aime les femmes, c'est ce qu'Apure a cru comprendre (il en saura davantage ce soir.)

L'avant-veille, moins sagement, Apure a regardé Tetsuo, autre étouffoir à rêves. Un homme s'ouvre la cuisse et s'introduit sous la peau un tube de métal ; la plaie est infestée d'asticots ; l'homme affolé part en courant dans les rues ; une auto le renverse ; le conducteur, joli salary man à la peau lisse, constate en se rasant qu'un clou lui sort de la joue, etc. Pourquoi rêver ? Tetsuo le fait pour Apure, qui se souvient aussi, pendant toute une grise journée de travail, d'un film auquel Tetsuo ressemble un peu ,Le visage d'un autre. La nuit, les mains sur ses yeux fermés, ses viscères tremblant sous leur enveloppe de peau et de muscle, Apure se trouve bien fragile.

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